La territorialité – définitions et enjeux éthiques pour le perroquet captif

En bref

  • Certaines espèces de perroquets défendent les abords de leur nid
  • Pour cela, ils utilisent surtout des vocalisations
  • Ce comportement n’est pas comparable à la territorialité de certains mammifères ou oiseaux chanteurs
  • Un perroquet captif qui défend une zone de son environnement par des agressions physiques n’a pas un comportement naturel
  • Il ne faut pas restreindre l’espace de vie de l’oiseau au prétexte qu’un territoire trop grand serait stressant à défendre

La territorialité, qu’est-ce que c’est ?

Pour la plupart des gens, l’archétype de l’animal territorial, c’est un chien qui fait pipi partout et qui aboie dès qu’un autre chien passe devant le portail.

Cette définition n’est pas si éloignée de ce que défendent certains éthologues.

Pour McFarland (2001) par exemple, la territorialité se définit comme la défense zones géographiques contre d’autres individus de la même espèce.

Mais défendre un territoire est coûteux en matière d’énergie et peut engendrer des risques. Ainsi, l’animal doit y trouver des avantages.

McFarland (2001) définit donc trois facteurs qui conditionnent la territorialité :

  • la qualité des ressources
  • leur distribution spatiale
  • la compétition dont elles font l’objet

Si des ressources de qualité sont regroupées de façon concentrée et que la compétition pour les obtenir est rude, il peut être avantageux de les protéger, pour être sûr d’y avoir accès.

 

En revanche, si des ressources de moindre qualité sont réparties sur un grand espace et que la compétition pour les obtenir est faible, l’individu n’aura aucun intérêt à investir son énergie dans la défense de cet espace.

 

Pour déterminer la présence de territoires dans une zone donnée, il faudrait s’intéresser à la distribution spatiale des individus. Si l’on observe que les animaux ou groupes d’animaux sont plus espacés les uns des autres qu’ils ne le seraient dans une distribution au hasard, alors on peut en conclure que ces animaux ont des territoires (McFarland, 2001).

 

La territorialité chez les oiseaux chanteurs 

Dans une revue de la littérature scientifique, Tobias et al. (2016) se sont notamment intéressés à la territorialité chez les oiseaux chanteurs. Les auteurs ont compilé des observations effectuées sur plus de 4000 espèces pendant 20 ans dans diverses régions du monde.

Il en ressort que chez ces oiseaux, le chant serait notamment utilisé comme signal pour défendre un territoire qui reste le même toute l’année. Le Handbook of bird biology (2016) complète cette information et indique que chez la plupart des oiseaux, les territoires sont des zones assez larges. Ces territoires sont souvent proportionnels à la taille des espèces.

Les comportements de défense du nid chez les perroquets

Chez certaines espèces de perroquets, des comportements de défense des abords immédiats du nid ont pu être observés (par exemple chez les amazones de Tucuman, comme l’ont montré Rivera et al., 2012). Ces comportements ne passent cependant pas par des agressions physiques, mais majoritairement par des signaux auditifs. Des vocalisations de défense du nid ont notamment été relevées chez les perruches ondulées, les cacatoès noirs, les perroquet de Vasa, les eclectus et les amazones à nuque d’or (Wyndham, 1980 ; Murphy et al., 2003 ; Ekstrom et al., 2007 ; Heinsohn & Legge, 2003 ; Dahlin & Wright, 2012).

Bradbury & Balsby (2016) évoquent d’ailleurs l’hypothèse que la capacité de répétition des sons chez les perroquets serait partiellement liée à cette défense des abords du nid. Les auteurs rappellent cependant que les aires défendues par les perroquets sont beaucoup plus restreintes que les territoires des oiseaux chanteurs. Cette différence pourrait s’expliquer par la taille des aires de fourragement nécessaires aux perroquets, beaucoup plus larges que celles exploitées par les oiseaux chanteurs (Bradbury & Balsby, 2016).

Malgré ces comportements de défense aux abords du nid, Wright & Dahlin (2017) considèrent donc qu’on ne peut considérer les perroquets comme des animaux territoriaux au même titre que les oiseaux chanteurs.

“Les comportements restreints de défense du nid chez les perroquets ne sauraient s’entendre comme la territorialité d’un chien ou d’un oiseau chanteur. “

Quelle définition de la territorialité pour les perroquets ?

Les informations précédentes nous apprennent donc que :

  • la territorialité consiste à défendre une zone de l’environnement contre d’autres individus de la même espèce…
  • … dans le but de s’assurer un accès aux ressources indispensables à la survie

Or, les comportements de défense du nid montrés par les perroquets ne correspondent pas à cette approche de la territorialité.

En éthologie, on manipule souvent des notions complexes. Il n’est pas rare que ces concepts trouvent plusieurs définitions dans la littérature scientifique.

Il existe d’autres définitions de la territorialité. Selon le Handbook of bird biology (2016) par exemple, la territorialité regroupe tout comportement par lequel un individu défend une zone contre d’autres individus. Si l’on se base simplement sur cette définition, alors on conclura que oui, certaines espèces de perroquets sont territoriales. Bradbury & Balsby (2016) qualifient d’ailleurs certaines vocalisations de territoriales chez quelques espèces.

Prise sans précaution, cette assertion pose cependant problème. Si l’on se base sur une définition trop large, on risque en effet de rassembler sous le même concept des comportements très divers. Pour le cas présent, on regroupera donc sous un terme similaire des conduites de défense dont différents paramètres peuvent varier. Et notamment :

  • la nature du comportement -> qu’il s’agisse de vocalisations, d’agressions physiques, de marquage…
  •  sa durée ou son occurrence -> que le comportement dure quelques secondes ou plusieurs années ; qu’il se produise une fois ou soit très récurrent
  • la taille de la zone concernée -> que l’individu défende quelques centimètres ou plusieurs kilomètres carrés
  • l’identité de l’individu contre lequel l’espace est défendu -> qu’il soit de la même espèce, du même groupe social ou non
  • le contexte -> qu’il soit alimentaire, reproductif,…
  • etc.

Tous ces comportements seront donc indistinctement qualifiés de territoriaux, et par extension applicables à n’importe quelle espèce dans n’importe quel contexte. Le risque serait alors de faire des amalgames en comparant des comportements qui ne sont pas comparables.

Voilà pourquoi, quand on me demande si le perroquet est un animal territorial, je réponds : non, pas dans le sens où l’on entend communément la territorialité. Parce que si je réponds oui en me basant sur une définition trop large, je prends le risque que mon interlocuteur se méprenne sur mes propos.

Immanquablement, certains imagineront que si leur perroquet défend un grand espace dans l’appartement ou la maison, c’est parce qu’il est territorial.

Immanquablement, certains imagineront que si leur perroquet les agresse physiquement à proximité d’une gamelle, c’est parce qu’il est territorial.

Immanquablement, certains imagineront qu’un perroquet est mieux dans une petite cage où il n’a pas trop d’espace à défendre, parce qu’il est territorial.

Or toutes ces affirmations sont fausses. Pire : elles peuvent engendrer des conséquences dramatiques sur le bien-être de l’oiseau.

Alors on peut, bien sûr, se baser sur la définition que l’on souhaite et qualifier en fonction le comportement auquel on s’intéresse. Mais dans ce cas, il faut être extrêmement clair sur ce qu’on entend par le terme de territorialité – et surtout par ce qu’elle n’est pas chez les perroquets. C’est la raison pour laquelle je définis toujours les concepts que je présente, en citant les auteurs auxquels je me réfère.

Car quelle que soit la définition qu’on leur applique, les comportements restreints de défense du nid chez les perroquets ne sauraient s’entendre comme la territorialité d’un chien ou d’un oiseau chanteur.

Non, un perroquet qui défend une large zone de la maison n’a pas un comportement naturel. Encore moins s’il le fait par des agressions physiques. Ces manifestations sont probablement révélatrices d’un mal-être qui devrait être soigneusement analysé.

Non, un perroquet n’a pas besoin d’être restreint dans son espace de vie, il n’est pas plus stressé dans une grande volière que dans une petite cage, bien au contraire.

Voilà pourquoi je pense qu’il n’est pas éthique d’affirmer sans plus de précisions, au vu des connaissances scientifiques actuelles, que le perroquet est un animal territorial.

Conclusion 

Je pense que ce qui est important, ce n’est pas tant l’enveloppe des mots que le sens qu’on leur donne. Au vu des connaissances scientifiques actuelles, voilà ce que l’ont peut retenir des comportements de défense chez les perroquets.

 Ce qui relève d’un comportement naturel chez certaines espèces de perroquets : 

 La défense des abords de la zone de nidification…
… par le biais de vocalisations

Ce qui relève d’un comportement anormal et potentiellement révélateur de mal-être chez toutes les espèces de perroquets : 

La défense d’une large zone de l’environnement
L’utilisation d’agressions physiques pour défendre un espace quel qu’il soit

C’est en comparant les comportements de nos oiseaux captifs avec ceux de leurs congénères en liberté que nous parviendrons, entre autres, à évaluer leur bien-être.

 

*Quelques ressources pour aller plus loin*

👉 Pour (re)voir la vidéo sur la territorialité :

👉 Les références scientifiques à partir desquelles j’ai écrit cet article :

Bradbury, J. W. & Balsby, T. J. S. (2016). The functions of vocal learning in parrots. Behavioral Ecology and Sociobiology, 70:293–312 Doi : 10.1007/s00265-016-2068-4

Dahlin, C. R & Wright, T. F. (2012). Duet function in the yellow-naped amazon, Amazona auropalliata: evidence from playbacks of duets and solos. Ethology, 118:95–105

Ekstrom JMM, Burke T, Randrianaina L, Birkhead TR (2007) Unusual sex roles in a highly promiscuous parrot: the greater vasa parrot Caracopsis vasa. Ibis 149:313–320

Heinsohn R, Legge S (2003) Breeding biology of the reverse-dichromat[1]ic, co-operative parrot Eclectus roratus. J Zool 259:197–208

McFarland, D. (2001). Le comportement animal: Psychobiologie, éthologie et évolution. Louvain-la-Neuve, Belgique: De Boeck Supérieur, p.149

Murphy S, Legge S, Heinsohn R (2003) The breeding biology of palm cockatoos (Probosciger aterrimus): a case of a slow life history. J Zool 261:327–339

Rivera, L., Politi, N. & Bucher, E. H. (2012). Nesting habitat of the Tucuman Parrot Amazona tucumana in an old-growth cloud-forest of Argentina. Bird Conservation International, 22:398–410 Doi:10.1017/S0959270911000414

The Cornell Lab of Ornithology Handbook of Bird Biology (third edition). Irby J.Lovette and John W.Fitzpatrick, editors. 2016.

Tobias, J. A., Sheard, C., Seddon, N., Meade, A., Cotton, A. J. & Nakagawa, S. (2016). Territoriality, Social Bonds, and the Evolution of Communal Signaling in Birds. Frontiers in Ecology and Evolution, 4 :74.

Wright, T. F. & Dahlin C. R. (2017): Vocal dialects in parrots: patterns and processes of cultural evolution, Emu – Austral Ornithology, 188(1):50-66

Wyndham E (1980) Diurnal cycle, behaviour, and social organi[1]zation of the budgerigar (Melopsittacus undulatus). EMU 80: 25–33

 

🦜POUR TOUTE DEMANDE DE CONSULTATION http://www.dinosauresaplumes.fr/

🙂 Dans le cadre de ce que je propose, j’essaye toujours de faire des recherches les plus exhaustives possibles. Mais je peux passer à côté de certaines choses. Aussi, si vous avez connaissance d’études qui viendraient compléter / préciser / nuancer / réfuter mes propos, n’hésitez pas à m’en faire part ! Je les intégrerai à de futurs contenus.
*Etudes : publiées dans des revues spécialisées type Science, Nature, Ethology, Animal Cognition, Behaviour,…

 

 

 

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